Ma sœur est morte après avoir demandé de l’aide.
Elle était en danger, menacée de mort par son mari. La veille de sa mort, elle s’était rendue à la préfecture avec notre mère pour dénoncer les violences qu’elle subissait.
On lui avait conseillé d’aller directement au commissariat central pour déposer plainte. Là-bas, elle avait tout expliqué à un officier, lui tendant la lettre où elle dénonçait explicitement les menaces de mort. Cet officier l’a simplement renvoyée vers un commissariat de quartier sans même enregistrer sa plainte.
Elle lui a dit "Et s’il m’arrive quelque chose ?", et il a répondu avec un cynisme glaçant : "Vous direz que c’est la faute de la police."
Le lendemain, elle était morte. Assassinée par celui qu’elle voulait fuir.
Ce drame atroce a détruit ma famille. Ma mère a failli mourir en essayant de la retrouver. Elle a été attaquée à coups de marteau, frappée, poignardée. C’est un miracle qu’elle ait survécu. Je n’ai appris la mort de ma sœur qu’à travers des rumeurs, sans même que ma famille n’ose me le dire directement. J’étais enceinte, j’avais mes enfants avec moi, je me suis effondrée en hurlant. J’ai passé des heures à répéter son nom, incapable d’accepter cette réalité.
Mais ce qui m’a le plus révoltée, c’est qu’après ce féminicide, personne ne semblait vouloir assumer la responsabilité de l’État. La police n’a pas pris sa plainte au sérieux. La justice a traîné des années pour reconnaître sa faute. J’ai dû me battre, seule, contre l’administration : j’ai appelé chaque semaine pendant deux ans et demi le tribunal pour relancer le dossier, j’ai écrit à tous les ministères. J’ai découvert qu’il n’y avait même pas de trace officielle de la plainte initiale, malgré le numéro que l’on me donnait. Comme si on avait voulu enterrer son histoire, comme si on se moquait de sa mort.
J’ai poursuivi l’État pour faute lourde. J’ai multiplié les démarches, affronté des refus, des blocages, des transferts de dossier entre le pénal, l’administratif et le civil. J’avais l’impression qu’on se passait sa mort comme une patate chaude, parce que personne ne voulait être celui qui prononcerait la condamnation de l’État. Mais je n’ai jamais lâché.
En 2021, j’ai enfin obtenu la reconnaissance officielle : l’État condamné pour faute lourde et dysfonctionnement de la justice.Mais cette victoire est amère. Parce qu’à ce jour, je ne connais même pas le nom de l’officier qui l’a laissée repartir. Parce qu’il reste toujours ce vide, ce morceau manquant dans le puzzle. Parce que rien ne pourra me rendre ma sœur.
Après la condamnation, j’ai décidé d’agir. J’ai créé mon association pour aider les victimes de violences conjugales et intrafamiliales. J’ai découvert l’ampleur vertigineuse de ce fléau : des centaines de femmes ignorées, dissuadées de porter plainte, menacées en silence. J’ai pris chaque histoire comme si c’était celle de ma sœur. Je voulais toutes les sauver, parfois au prix de ma santé, de mes nuits blanches, de mon équilibre. J’ai compris qu’il fallait apprendre à me protéger pour mieux les aider. J’ai suivi une thérapie, j’ai travaillé sur mes émotions, j’ai appris à être présente sans me sacrifier entièrement.
Aujourd’hui, je continue ce combat.
Je veux porter la voix de ma sœur et de toutes celles qui ne peuvent plus parler. Je demande aux décideurs politiques d’entendre la réalité du terrain, d’écouter les associations et surtout les victimes elles-mêmes.
Si vous êtes victime de violences, sachez que vous n’êtes pas seules. Parlez. Faites-vous aider. Brisez le silence : il peut vous sauver la vie. Il existe des associations, des professionnels, des proches prêts à vous tendre la main. Vous n’êtes pas responsables des violences que vous subissez. Vous avez le droit d’être en sécurité, le droit d’être crues, le droit de vivre.
Moi je vous crois. Et je continuerai à me battre pour vous, en mémoire de ma sœur et pour toutes les autres